Vin, bio, biodynamie et véganisme : amis inséparables ou faux-semblants ?

20 mars 2026

L’univers du vin est décidément un formidable terrain pour explorer les frontières mouvantes de l’engagement écologique et éthique. Au centre de la table : les certifications biologiques et biodynamiques, souvent perçues comme des gages d’exemplarité. Sauf que, pour les amateurs éclairés de vins végans, la réalité se révèle beaucoup plus nuancée et, parfois, franchement déconcertante. Peut-on vraiment faire confiance à ces labels pour ne pas boire d’animal à l’apéro ?

Commençons par un rappel éclair. La viticulture bio, encadrée en France par la réglementation européenne (Règlement UE 2018/848), interdit l'utilisation de pesticides, fongicides et engrais de synthèse. Elle privilégie la biodiversité et valorise la vie des sols. On recense aujourd’hui près de 20 % du vignoble français en bio (Source : Agence Bio, chiffres 2023), ce qui positionne la France sur le podium mondial.

  • Aucun pesticide chimique de synthèse
  • Entretien des sols via des moyens mécaniques, paillage, enherbement…
  • Produits naturels pour la protection des vignes — principalement cuivre (sulfate de cuivre, bouillie bordelaise) et soufre

Petite subtilité : la réglementation couvre la vigne, mais aussi la vinification, depuis 2012. L’ajout de certains ingrédients et auxiliaires de vinification reste tout de même autorisé sous certaines conditions (liste fixée chaque année par l’UE).

Parmi les “secrets de fabrication”, citons les auxiliaires technologiques :

  • Colle de poisson (isinglass) : gélifiant issu des vessies natatoires de poissons
  • Blanc d’œuf : la fameuse ovoalbumine
  • Gélatine animale, parfois de porc ou de bœuf
  • Caséine : protéine du lait

Inutile de se mentir : toutes ces substances sont tolérées, même dans un vin certifié bio, à des fins de collage (clarification du vin pour retirer les particules en suspension). Rien n’interdit d’en faire usage, tant qu’elles respectent les listes officielles.

On monte d’un cran avec la biodynamie, parfois érigée en Graal par une partie du milieu viticole. Les deux grands labels en France sont Demeter et Biodyvin. L’approche biodynamique repose sur les travaux de Rudolf Steiner : intégrer cycles lunaires, forces cosmiques et préparations “énergétiques” à base de plantes, fumier, parfois même de matières animales.

  • Traitements phytosanitaires naturels (cuivre, soufre, tisanes…)
  • Préparats biodynamiques : la célèbre “préparation 500” est du fumier de vache enfoui dans une corne de vache enterrée en hiver, puis pulvérisée dans les vignes.
  • Certains traitements impliquent des produits d’origine animale (bouse, corne, parfois os)

Détail qui a son importance : rien dans les cahiers des charges Demeter ou Biodyvin n’interdit explicitement l’usage de produits animaux ni au champ, ni en cave.

Les préparations de base font intervenir la vache (corne, bouse) parce que, historiquement, l’agriculture était pensée comme un écosystème intégré, où l’animal nourrissait le végétal et vice versa. C’est philosophique autant que technique.

  • Dans le process, la souffrance animale n’est pas nécessairement prise en compte.
  • Les pratiques de clarification (collage) utilisent les mêmes protéines animales qu’en bio.

On note même un regain d’intérêt côté biodynamistes pour les élevages mixtes et les “fermes intégrales”, où les animaux sont remis au cœur de la ferme (source : Demeter France).

Certification Usage de produits animaux au champ Usage de produits animaux en cave Est-ce compatible avec le véganisme ?
AB / Bio Européen Autorisé (fumier, corne, etc.) Autorisé (colle d’os, blanc d’œuf, etc.) Non
Demeter / Biodyvin Fortement encouragé (corne, bouse…) Autorisé Non
Label Vegan (EVE Vegan, The Vegan Society...) Interdit Interdit Oui

Difficile de trouver des statistiques précises, mais selon la Vegan Society, seuls 2% des vins européens arborent un label “vegan” officiel. Parmi les domaines engagés dans le bio, une majorité ne propose pas d’option explicitement végane (source : The Vegan Society, rapport 2023).

  • En 2023, moins de 600 références de vins français étaient certifiées vegan (et souvent issues du bio... mais pas l’inverse !)
  • Dans les magasins spécialisés bio, seuls 5 à 10 % des vins référencés affichaient la mention “vegan” sur l’étiquette.

Le marché est en progression rapide (hausse de 6 % par an en Europe), mais reste marginal face à l’énorme vague “bio”.

Ce qui complexifie tout, c’est le flou artistique sur les étiquettes. En France, la législation n’impose pas d’indiquer la présence de produits animaux utilisés lors de la vinification (collage, clarification). Résultat :

  • Un vin bio ou biodynamique peut tout à fait ne pas être végan… et inversement !
  • À moins d’un label vegan, le consommateur n’a aucune garantie.

Heureusement, les choses avancent doucement. Depuis 2018, la mention obligatoire des allergènes (œufs, lait) progresse.

Bonne nouvelle : les alternatives sont là, même si elles ne sont pas standardisées. Côté clarification, plusieurs options 100 % végétales ont émergé :

  • Protéines de pois ou de pomme de terre
  • Bentonite (argile naturelle)
  • Charbon actif végétal
  • Chitosane issu de champignons

De plus en plus de vignerons (souvent jeunes et très engagés !) adoptent ces pratiques, à condition que leur importateur ou leur marché les soutienne. C’est d’ailleurs une demande forte des marchés nord-européens et anglo-saxons (source : Decanter, dossier 2023).

Le parcours du combattant : il existe bel et bien des vins cumulant ces engagements (bio, parfois biodynamiques, ET certifiés végan). Malheureusement, ce sont encore des exceptions.

  • Seuls quelques domaines, souvent pionniers et militants, affichent un triple engagement (par exemple, les Domaines Pujol Izard ou Lapierre selon Terre de Vins, 2022).
  • L’absence d’un cahier des charges commun et lisible freine le développement de ces offres.

Rien n’empêche en théorie de conjuguer bio/biodynamie et véganisme, mais cela suppose que :

  1. Tous les traitements à la vigne excluent les produits issus d’animaux
  2. La vinification n’emploie aucun auxiliaire d’origine animale
  3. Un contrôle externe le valide (label vegan reconnu)

À ce stade, il vaut donc mieux miser sur le dialogue avec les vignerons passionnés (et transparents) ou privilégier les vins arborant le logo “vegan”, y compris dans les gammes premium.

On le remarque chez certains profils de jeunes producteurs et de domaines en quête de sens : l’argument végane est aussi éthique qu’économique. Plusieurs domaines passent le cap parce que :

  • La demande internationale explose : au Royaume-Uni, en Allemagne, aux Pays-Bas, le rayon vin végane est désormais aussi fréquenté que le bio.
  • Le véganisme est vu comme l’étape ultime de la prise en compte du vivant, là où la bio et la biodynamie s’arrêtent parfois à la porte de la cave.
  • Les exigences environnementales poussent à s’affranchir de l’élevage animal, devenu problématique en matière d’empreinte environnementale (FAO, 2022).

Rien de surprenant alors à ce que, selon Wine Intelligence, le public des vins végans soit majoritairement jeune (-35 ans), urbain et très actif sur les réseaux sociaux (rapport 2023 – Wine Intelligence).

  • S'interroger sur la certification vegan : recherchez les logos officiels (EVE Vegan, The Vegan Society, V-Label...) sur la contre-étiquette.
  • Contacter directement le domaine : beaucoup de vignerons engagés sont ravis d’expliquer leurs pratiques et leurs choix.
  • Scruter la liste des ingrédients : une mention “collé à la bentonite” ou “sans additif d'origine animale”, c’est bon signe.
  • Privilégier les boutiques spécialisées : certains cavistes et magasins bio proposent un rayon “vins végans”.
  • Utiliser les applications et plateformes : Barnivore (base de données collaborative), Vivino (recherche de vins végans)

Au final, les certifications bio et biodynamiques sont souvent de formidables tremplins vers des vins plus propres et plus respectueux de l’environnement. Seulement, leur cahier des charges n’est pas pensé pour exclure l’exploitation animale, ni au champ ni au chai.

Le véganisme prend donc le relais, en pointant les angles morts et en inspirant de nouvelles pratiques. Pas (encore !) de grande mutualisation, mis à part chez quelques précurseurs audacieux. Mais la dynamique enclenchée ne faiblit pas, portée à la fois par la demande et par l’éthique. Pour goûter la différence, il suffit (enfin !) d’ouvrir l’œil.

Lecteurs curieux, n’hésitez pas à revenir régulièrement : la carte du vin respectueux du vivant s’écrit chaque jour, et elle promet quelques très belles surprises à celles et ceux qui osent sortir des sentiers battus.