Bio, biodynamie... et véganisme dans le vin : compatible, ou illusion d’optique ?

15 décembre 2025

Parmi les débats qui animent les soirées entre amoureux du vin, il y a cet éternel retour de la question : le vin bio ou biodynamique est-il automatiquement végan ? La réponse risque d’en décevoir plus d’un… ou de faire grincer quelques dents !

Commençons par cadrer : un vin “bio” – certification AB en France, EU Organic en Europe – signifie que les raisins ont été cultivés sans pesticides ni engrais de synthèse. Côté biodynamie, on grimpe un cran dans la ferveur : on parle d’un cahier des charges inspiré de Rudolf Steiner, où l’on suit les rythmes lunaires et où l’on dynamise des préparations végétales, minérales… et animales ! (Oui, vous avez bien lu, le corne de vache y fait partie du folklore du Demeter, le label biodynamique phare).

  • Vin bio = raisin bio + vinification encadrée (moins d’additifs, mais pas zéro)
  • Vin biodynamique = bio + préparation de composts/brouillages spécifiques souvent avec produits animaux (parfois os, bouse, corne, etc.)

Ces labels garantissent un moindre recours à la chimie, mais n’intègrent PAS d’interdiction systématique des ingrédients d’origine animale en cave. Donc, tous les vins bio et biodynamiques ne sont pas forcément végans – et, inversement, certains vins non certifiés peuvent l’être.

On croit souvent que le vin, c’est du raisin fermenté et basta. Sauf qu’entre le pressoir et la bouteille, il se passe pas mal de magie... ou de petites cachotteries. La principale ? La clarification, ou la fameuse “collage”.

Pour éliminer les particules en suspension et avoir un vin clair, stable rapidement, on utilise traditionnellement :

  • Blanc d’œuf (pour les rouges principalement)
  • Gélatine animale (souvent issue de porc ou de poisson)
  • Caséine (protéine de lait)
  • Isinglass (vessie de poisson)

Et ce même dans de nombreux crus “bio” ou “biodynamiques”. Pourquoi ? Parce que ni les labels AB ni Demeter n’interdisent automatiquement ces pratiques ! Ce détail, invisible sur la bouteille, fait toute la différence pour un amateur de vin végane.

Le recours à ces produits se fait au tournant de la vinification, pas dans la vigne. Ce point n’est abordé ni par l’AB, ni par la majorité des cahiers des charges biodynamiques, hors label “vegan”. Un vin peut donc être bio, biodynamique… et clarifié à la colle de poisson. L’appellation n’a rien d’automatique.

Pour s’y retrouver, il faut regarder ce que garantit – et omet – chaque label :

Label Objectifs principaux Statut des intrants animaux Interdit explicitement les produits d'origine animale ?
AB/Eurofeuille Pas de pesticides de synthèseRespect du sol et biodiversitéDose de SO2 limitée Certains produits animaux autorisés pour la clarification et parfois dans la vigne (fumier, etc.) Non
Demeter (biodynamie) Tous les critères du bioPréparations biodynamiques (corne, bouse, etc.)Cycles naturels Forte présence de matériel animal (corne, etc.)Intrants animaux tolérés pour la clarification Non
Label Vegan (EVE VEGAN, The Vegan Society, V-Label, etc.) Absence totale de produits d'origine animale, y compris pour la colle et la filtration Seulement des agents minéraux ou végétaux autorisés (bentonite, pois, PVPP, etc.) Oui

À noter : Demeter France affirme “limiter les produits animaux”, mais leur utilisation reste admise, tant dans la vigne que dans le chai. Sources : Demeter France, Ecocert, EVE Vegan.

Depuis la réglementation européenne INCO (n°1169/2011), la mention “contient des œufs, du lait ou du poisson” doit figurer si ces allergènes sont détectables dans le vin (source : Legifrance). Mais ! Si la présence résiduelle est inférieure au seuil, aucune mention n’est requise. D’où une invisibilité quasi totale pour le consommateur végane.

  • 70 à 80% des vins commercialisés en France seraient collés avec des produits d’origine animale d’après L214 et le syndicat AOC Bordeaux (source).
  • Environ 3% des vins du marché français revendiquent aujourd’hui une certification ou mention “vegan” officielle (notamment chez des indépendants, voir VegOresto).
  • Le label "vegan" ne garantit pas le bio ou la biodynamie, et vice-versa. L’écrasante majorité des vins “vegan” restent conventionnels ou sont issus du bio/biodynamie, mais la logique de label n’a rien d’automatique dans un sens comme dans l’autre.

Bonne nouvelle pour les palais en quête d’éthique : il existe aujourd’hui quantité d’alternatives :

  • Minérales : bentonite (argile naturellement présente), silice, charbon végétal
  • Végétales : protéines de pois, de pomme de terre, d'épinard, d’orge
  • Synthétiques (homologués) : PVPP (polyvinylpolypyrrolidone)

On estime qu’aujourd’hui, plus de 30% des jeunes vignerons (moins de 40 ans) en France utilisent des colles végétales ou argileuses dans les cuvées destinées à l’export (Vitisphère). Néanmoins, le réflexe du collage animal persiste largement dans les grandes maisons et coopératives – d’autant plus si la demande n’évolue pas sur le terrain français.

La certification Demeter repose sur des préparations rituelles dont le cœur est… animal ! Pour fertiliser la vigne, on enfouit par exemple une corne de vache remplie de bouse, qu’on exhumera six mois plus tard pour “pour dynamiser la terre”.

  • Corne de bouse (500) et corne de silice (501)
  • Compost de bouse de vache, vessies d’animaux

C’est donc l’inverse du véganisme, qui exclut toute exploitation ou prélèvement animal, même indirect. La certification Demeter est donc, sur le papier et dans la pratique, non compatible avec l’éthique végane stricte. Certaines exploitations biodynamiques limitent volontairement ces pratiques, mais aucune voie officielle de certification “biodynamie végane” n’a vu le jour à l’heure où j’écris ces lignes. Même Bio Cohérence, label français exigeant, tolère le recours au compost animal.

Sur le terrain, quelques vignerons – minoritaires mais têtus ! – cumulent les pratiques :

  • Culture en bio et vinification végane (avec label spécifique, type Eve Vegan, The Vegan Society, V-Label, etc.)
  • Culture biodynamique, mais suppression stricte des clarifiants animaux (rare, et non reconnu officiellement comme végane à cause du recours aux cornes et bouses)

Concrètement : seuls les vins certifiés par un label végane fiable (EVE Vegan, Vegan Society, V-Label…) garantissent une cohérence avec l’éthique végane, peu importe le logo bio ou Demeter affiché à côté. Il existe en France quelques domaines labellisés bio et végan : Domaine Montplo (Languedoc), Château Les Vieux Moulins (Bordeaux), Domaine Mamaruta…

D’un point de vue strict, la certification biodynamique, elle, reste antinomique avec l’éthique végane. Des initiatives émergent à l’étranger (label “BioVegan” en Allemagne, projet "Veganic" au Royaume-Uni) mais la France reste timide…

Quelques conseils pour ne pas se faire avoir :

  1. Ne pas se fier au logo bio ou Demeter seul, s’il n’y a pas mention explicite "vin végane" ou label reconnu.
  2. Demander la clarification – sans jeu de mots ! – auprès du domaine (beaucoup de vignerons sérieux jouent la transparence, même sans label).
  3. Guetter la nouvelle vague de labels mixtes (Bio + Vegan) : plus visibles dans les magasins spécialisés, encore rares dans la grande distribution.

La demande de vins véganes progresse à un rythme inédit en France, avec une augmentation annuelle estimée à +32% des ventes de vins étiquetés “vegan” entre 2020 et 2022 (Vin-Vegan). Mais on reste loin des chiffres des pays anglo-saxons, où certains marchés affichent jusqu’à 30% de vins “vegan-friendly” dans les linéaires britanniques (The Drinks Business).

Un vrai mouvement de fond tire la filière : davantage de transparence, labels mieux encadrés, innovations dans l’usage des colles végétales/minérales et… peut-être un jour, une biodynamie adaptée au XXIe siècle, respectueuse à la fois de la Terre et de tous ses habitants, humains ou animaux.

Le vin éthique, c’est l’affaire de tous : amateurs attentifs, vignerons créatifs, et consommateurs exigeants. Santé – et vigilance sur les étiquettes !