Très peu de logos Vegan sur les bouteilles de vin : les raisons cachées derrière ce flou en grand distribution

17 août 2025

Impossible d’aborder ce sujet sans rappeler que tous les vins ne sont pas végétaliens, loin de là. Traditionnellement, la clarification du vin mobilise des protéines animales : colle de poisson (isinglass), caséine, blanc d’œuf, voire gélatine. Oui, même dans votre petit Bordeaux du samedi soir…

Pourtant, de nombreux domaines – surtout en bio ou en biodynamie – optent pour des alternatives comme la bentonite (argile), protéine de pois ou de pomme de terre, voire aucun agent de collage. On parle alors de vin végétalien ou « vegan », même si le terme n’a pas encore de définition légale en Europe (La Fédération des Vins de France).

Problème : dans l’océan des étiquettes, la mention « Vegan » reste rare en supermarché, et encore plus en version certifiée. Or, selon une enquête The Vegan SocietyOne Green Planet, plus de 60% des consommateurs vegans peinent à identifier des bouteilles adaptées, même dans les grandes surfaces, faute d’indication claire.

Que se cache-t-il donc derrière ces absences de logo ? D’abord, la certification « vegan » officielle n’est ni obligatoire, ni gratuite. S’afficher comme tel, ce n’est pas qu’une question de conviction : c’est un processus lourd à double effet.

  • Un coût non négligeable : Faire certifier un vin « vegan » (par exemple, auprès de l’organisme EVE VEGAN ou V-Label) coûte plusieurs centaines à plusieurs milliers d’euros par référence et par an (Expert Vegan Certification).
  • Des démarches administratives : Audit de la cave, suivi des lots, traçabilité stricte des composants… on est loin de la simple déclaration sur parole. Chaque changement (de fournisseur, de méthodologie, de pigeage…) impose une actualisation du dossier.
  • Un casse-tête pour les grandes maisons : Or, un groupe viticole qui produit 200 cuvées différentes par an aura à certifier chaque référence individuellement. Un coût pharaonique, incompatible avec une commercialisation en masse et à prix serré.

Ce n’est donc pas par absence de volonté, mais bien souvent par logique économique (voire survie des petits domaines) que la certification vegan est mise de côté, surtout pour des cuvées vendues en grande distribution où la marge est déjà ultra-tendue.

À ce jour, il n’existe aucune obligation légale d’indiquer la présence ou l’absence de produits d’origine animale (hors allergènes reconnus : œuf, lait pour la France) sur une étiquette de vin. L’Union Européenne n’a toujours pas statué sur une définition officielle du vin vegan (Wine-Searcher). Résultat ? Même si un vigneron n’utilise aucun intrant animal, il n’a aucune obligation d’en faire mention.

Et ce n’est pas que conservatisme. Parfois, la notion d’ingrédients peut s’interpréter différemment selon la législation – la gélatine, utilisée uniquement en filtration, pourrait ne « pas être considérée comme un ingrédient fini », d’où la complexité d’une mention obligatoire sur l’étiquette.

Autre enjeu de taille : certains distributeurs (hypermarchés, centrales d’achat) n’apprécient guère les logos qui s’éloigneraient du cadre AOC, Bio, ou Haute Valeur Environnementale, jugés plus « glamour terroir » que la certification vegan, encore perçue comme trop « niche ». On évite donc la mention pour préserver un marketing « tout public ».

Le vin vegan est en pleine ascension. Le marché du vin vegan était estimé à 1,1 milliard d’euros en 2022, en croissance constante (+7%/an selon Grand View Research). Mais l’image du « vin vegan » reste encore victime de préjugés tenaces :

  • Perçu comme une lubie « bobo » par certains consommateurs traditionnels.
  • Soupçonné d’être moins qualitatif par absence d’agents de collage classiques.
  • Associé –à tort – à un engagement politique ou idéologique, ce qui peut freiner certains acheteurs (voire effrayer le chaland du dimanche !).

Pour beaucoup de vignerons ou de groupes agroalimentaires, la mention « vegan » peut donc apparaître comme un risque marketing : celui de se couper d’un public plus traditionnel en hypermarché (Vitisphere). Certains préfèrent donc miser sur des certifications moins clivantes comme « bio », même si le cahier des charges ne garantit PAS un vin vegan !

Pour les références en grande distribution, le calcul est vite fait :

  • Ménager la chèvre et le chou : en ne mentionnant rien, le vin passe partout, rassure l’acheteur lambda et se réserve la possibilité de toucher un public vegan via d’autres canaux (site web, communautés, etc.).
  • Privilégier les marchés de niche ailleurs : certaines cuvées « vegan-friendly » s’assument davantage en cavistes spécialisés ou en vente directe, où la clientèle est en demande et plus informée.
  • Informer… ailleurs que sur la bouteille : il n’est pas rare que le site du domaine, ou la fiche technique du vin, mentionnent l’absence d’intrants animaux, même si le logo n’apparaît pas sur la bouteille.

Paradoxe : il existe ainsi un nombre croissant de vins « vegan by design » qui n’affichent jamais le logo, y compris pour des questions d’opportunités export ou d’harmonisation des étiquettes selon les marchés (UK : mention « suitable for vegans » parfois obligatoire, pas en France).

Mais alors, comment faire quand on veut du vin certifié vegan en supermarché, entre étiquettes muettes, allégations floues et opacité réglementaire ?

  • Repérer les logos : EVE VEGAN, V-Label, Vegan Society existent mais restent rares (< 2% du rayon vins en GMS en France, source Grand Rappel 2023).
  • Vérifier la fiche produit ou le site du domaine : Beaucoup de vignerons listent leurs pratiques sur leurs sites ou sur ceux des distributeurs spécialisés.
  • Rechercher les appellations bio ou « vin nature »… avec précaution : Certains vins nature ou bio sont végétaliens mais rien de garanti sans confirmation.
  • Utiliser des applis spécialisées : Vivino, et surtout Vegah, Vin-Vegan, ou encore Barnivore (très utilisée pour les vins et bières végétaliens), référencent chaque année des milliers de cuvées.

On peut aussi interroger le service client du domaine, ou glaner des infos auprès des syndicats de vignerons locaux. Mais pour le moment, le flou demeure tant que l’Europe ne tranche pas sur une obligation d’affichage claire.

Des progrès sont (enfin) visibles : certains distributeurs, sentant le vent tourner, imposent à leurs marques propres (MDD) de tendre vers le tout vegan sur les agents de collage : par exemple, Lidl ou Carrefour proposent désormais plusieurs références « Végétalien » en rayon, essentiellement sur les vins bio.

Des voix s’élèvent pour réclamer un étiquetage européen du vin vegan, sur le modèle du Nutri-Score, afin de permettre une information sincère et harmonisée (Parlement européen, 2023). Mais, pour l’instant, le vin vegan reste un immense « work in progress » et avance masqué, bien qu’il représente plus de 10 000 cuvées en France, selon la Vegan Society.

Les acteurs du secteur devront innover, dialoguer, et oser l’étiquette vegan si la demande continue de progresser comme elle le fait depuis 5 ans.

Finalement, ce silence sur l’étiquette en grande distribution est le reflet d’une mutation : celle d’un marché bousculé, entre impératifs économiques, conservatismes culturels et attente croissante de transparence.

À la vôtre… et sans filtre !