Bourgogne vs Bordeaux : Faut-il payer plus cher pour produire un vin végane ?

10 septembre 2025

Le vin végane semble avoir le vent en poupe, mais derrière la jolie étiquette se cache un débat bien plus terre-à-terre : est-il vraiment plus cher à produire, spécialement dans des régions traditionnelles et exigeantes comme la Bourgogne ou Bordeaux ? Pour beaucoup de vignerons, chaque centime compte, surtout dans un univers où le prestige du terroir côtoie la pression du rendement et de la rentabilité. Alors, produire un vin végane, est-ce vraiment ajouter un coût superflu ou simplement changer quelques lignes dans un cahier des charges ?

Commençons par la base : qu’est-ce qui distingue un vin végane ? Ce n’est pas le raisin ! Les différences – et donc les éventuels coûts – surgissent à l’étape de la vinification, et surtout de la clarification, qu’on appelle aussi “collage”. Traditionnellement, on utilise des produits d’origine animale :

  • Blanc d’œuf (albumine) – très répandu à Bordeaux pour les rouges élégants
  • Gélatine (issue de porc ou de poisson), caséine (lait), isinglass (poisson)

Les alternatives végétales (protéines de pois, de pomme de terre ou bentonite – une argile neutre) sont donc nécessaires pour qu’un vin soit certifié végane. Exit les protéines animales, place aux innovations plus éthiques... qui, parfois, riment avec surcoût. Mais de combien parle-t-on réellement ?

Impossible de mettre sur le même plan ces deux régions mythiques, tant leur histoire, leur diversité de propriétés, et leur style de vins sont différents. Quelques repères pour comprendre le terrain :

  • Bourgogne : morcellement extrême, petits domaines familiaux, travail souvent artisanal, rareté de la main-d’œuvre et des volumes très faibles.
  • Bordeaux : grandes propriétés, culture du volume surtout sur les appellations génériques, organisation plus industrielle sur certains segments, mais avec aussi des pépites confidentielles.

Ce contexte joue sur deux facteurs-clés du surcoût potentiellement induit par la vinification végane : capacité d’investissement et impact sur la chaîne logistique. Petit tour d’horizon des lignes qui peuvent faire gonfler l’addition.

Entrons dans le vif du sujet : combien coûte vraiment le passage à une alternative végane pour la clarification ?

  • Blanc d’œuf vs. protéines végétales : à Bordeaux, l’usage du blanc d’œuf est traditionnel pour assouplir les tanins des rouges (deux à huit blancs d’œufs pour une barrique, source : CIVB). Un kilo d’albumine coûte en moyenne 5 à 10 € HT. La protéine de pois ou de pomme de terre, c’est plutôt 10 à 15 € HT le kilo, soit 1,5 à 2 fois plus cher (source : LSA, InfoWine).
  • Bentonite (argile) : solution la plus courante chez les producteurs de vins blancs ou effervescents véganes. Ici, le prix est équivalent, voire inférieur dans certains cas par rapport à l’isinglass (poisson), utilisé auparavant (source : Vitisphere).

Toutefois, nuance importante : le coût du collage reste une infime part du prix de revient total d’une bouteille. Pour un producteur bourguignon, le coût d’une clarification végane place la hausse en moyenne entre 1 et 3 centimes par bouteille (source : Les Echos, témoignages de vignerons labellisés Vegan Society). À Bordeaux, l’impact grimpe à 3-5 centimes par bouteille pour des alternatives végétales haut de gamme – peanuts face aux autres lignes de coût, mais qui peuvent peser sur de gros volumes.

Voici le vrai coup de massue pour certains domaines : la certification. Pour afficher fièrement le logo “Vegan” sur leurs étiquettes, les vignerons doivent respecter un protocole strict (traçabilité, audits, changements éventuels d’emballage, etc.). En France, la “Vegan Society” ou encore “Eve Vegan” sont les deux labels majeurs du secteur.

  • Coût direct : de 500 à 2 000 € par an selon la taille de l’exploitation et le nombre de produits certifiés (source : Eve Vegan, Vegan Society).
  • Gestion administrative : adaptation du cahier des charges, formation du personnel, documentation à remplir… Pour un domaine de Bourgogne, où l’équipe se limite parfois à 4 ou 5 personnes, cela peut représenter plusieurs dizaines d’heures de travail.
  • Audit et contrôle : parfois vécus comme une contrainte, puisqu’un refus de certification implique de reprendre toute la démarche à zéro.

Dans de petites structures familiales, le coût administratif relatif est donc nettement plus élevé qu’à Bordeaux, où une partie de la paperasserie est mutualisée par les groupes viticoles sur de grandes exploitations.

La disponibilité locale des produits alternatifs joue aussi son rôle. Protéines végétales spécialisés ou bentonite premium n’ont pas toujours pignon sur rue au cœur des crus classés bourguignons. Ils sont parfois acheminés via des revendeurs spécialisés, impliquant un surcoût logistique ou administratif supplémentaire. Bordeaux, avec son tissu industriel plus dense, propose un meilleur accès à ces intrants, ce qui peut modérer le différentiel, notamment pour les grands châteaux qui négocient de gros volumes.

Ce qu’il ne faut jamais oublier, c’est que la plupart des alternatives véganes sont aussi très prisées dans les démarches de réduction des allergènes et d’orientation bio et biodynamique. Un producteur Santenay ou Margaux qui souhaite viser un public international (Royaume-Uni, Allemagne, États-Unis) a tout intérêt à y voir une occasion de se différencier.

  • Accès à des marchés “vegan-friendly” où la demande est en très forte hausse : +22 % de vins véganes référencés sur Vivino en 2022, chiffre en croissance annuelle (source : Vivino, The Drinks Business).
  • Rationalisation du processus : beaucoup de praticiens de la biodynamie ou du bio, notamment en Bourgogne, utilisaient déjà la bentonite ou la filtration légère, ce qui limite l’impact économique du passage au label végane.
  • Meilleure valorisation à l’export : sur certains marchés scandinaves et anglo-saxons, la mention “vegan” peut justifier une hausse de prix de 5 à 15 % (étude ProWein 2023).

Paradoxalement, le coût initial d’adoption du collage végane peut donc être largement amorti, voire compensé, par la hausse de la demande et du positionnement prix à moyen terme.

La clé de lecture la plus fine n’est ni dans la région, ni dans le style de vin : elle est dans la taille et le niveau de spécialisation du domaine. Produire un vin végane coûte globalement un peu plus cher en Bourgogne, non pas à cause du terroir, mais du mode de structuration viticole :

  • Petits volumes = moins de négociation tarifaire sur les alternatives véganes, coût plus élevé du temps administratif alloué à la certification.
  • Effet d’échelle : les grands châteaux bordelais diluent le surcoût sur des dizaines ou centaines de milliers de cols, alors qu’un domaine chardonnay de la Côte de Beaune plafonne souvent à moins de 20 000 bouteilles/an.
  • Aides régionales ou syndicales : plus fréquentes à Bordeaux pour la modernisation des pratiques oenologiques, ce qui limite le différentiel.

Il en ressort que si la différence absolue reste minime, l’impact relatif peut rendre l’investissement plus “lourd” pour un producteur de Bourgogne, ce qui explique pourquoi cette région reste sous-représentée dans les initiatives véganes massives.

Cette réalité économique n’empêche heureusement pas certains passionnés de bousculer l’ordre établi. Quelques domaines emblématiques – comme Pierre André à Aloxe-Corton ou Château Dauzac à Margaux – pionniers de la certification végane, démontrent que le passage au végane est possible, même dans un univers ultra-traditionnel. Et ce souvent sans grever le portefeuille… à condition d’accepter la transition organisationnelle et de bien communiquer auprès de la clientèle.

  • Château Dauzac (Margaux) : premier grand cru classé “vegan friendly” depuis 2016, sans hausse significative de prix à la sortie, la démarche étant intégrée à une vision globale RSE (source : Sud Ouest, Dauzac.fr).
  • Domaine Pierre André (Bourgogne) : passage en vegan, bio et biodynamie, avec une hausse de coût estimée à moins de 10 centimes par bouteille, contrebalancée par une nouvelle clientèle fidélisée (La Revue du Vin de France).
Poste Bourgogne Bordeaux
Coût des agents de collage végane (€/hl) +15 à 25% +10 à 20%
Certification végane (€/an) 600-1 500 € 800-2 000 € (mutualisable)
Coût de main-d’œuvre administratif Important (petite équipe) Faible (optimisé sur grands volumes)
Impact sur le prix public Variable (clientèle fidèle mais limitée) Non significatif (hausse compensée par l’export)

Alors, bientôt des Grands Crus Classés végans à la pelle en Bourgogne comme à Bordeaux ? Si la dynamique reste lente dans les deux régions, la tendance de fond sur les nouveaux marchés et l’engagement pour la transparence des pratiques œnologiques laisse penser que la part du vin végane continuera de croître. Mais la marche reste plus haute pour les petits domaines bourguignons que pour les mastodontes bordelais – question d’échelle, pas de terroir.

Pour le consommateur curieux, le surcoût du vin végane est largement marginal face au plaisir de soutenir une démarche cohérente avec la défense du vivant, tout en découvrant de nouveaux vins signatures, souvent plus digestes et expressifs. Bref, le vrai luxe, ce n’est pas tant le prix de revient du collage, mais bien l’attention portée à chaque détail, du sol à la bouteille.

Sources : CIVB, Vitisphere, LSA, Vivino, Eve Vegan, Vegan Society, La Revue du Vin de France, Sud Ouest, The Drinks Business, ProWein.